Louis Baumard
Parti de Yokohama, le Pacific World y revient cent dix jours plus tard, mais le port est fermé au trafic pour cause de tempête. Le paquebot amène alors ses passagers contempler le mont Fuji.

Texte et photos : Louis Baumard – Peace Boat, une ONG japonaise, organise depuis quarante ans des tours du monde sur des paquebots où se mêlent de nombreuses nationalités, côté passagers et équipage. Dans le huis clos feutré du Pacific World, conférences, excursions et activités permettent d’évoquer les cultures du monde, et de délivrer un message diffus de paix. Sans fâcher personne… car ce croisiériste atypique est aussi une entreprise commerciale.

Jeudi 14 décembre 2023, terminal de croisière de Yokohama, près de Tokyo. Un paquebot appareille devant une foule enthousiaste. Parmi elle, des jeunes femmes battent en cadence des tambours traditionnels. Le navire est très ordinaire, sauf son nom en ces temps troublés : Pacific World. Moins ordinaires, sur sa coque, deux énormes logos : la bombe cassée en deux de l’ICAN, la campagne internationale pour abolir les armes nucléaires, et le cercle coloré du Programme des Nations unies pour le Développement (PNUD).

J’ai embarqué comme passager payant à bord de ce paquebot au nom anachronique. J’ai envie de découvrir d’aussi près que possible comment fonctionne une croisière et je profite d’un lieu clos pour observer la société japonaise. Surtout, je réalise un vieux projet né de la lecture du quotidien maritime Lloyd’s List au début des années 1990. Un article du vénérable journal britannique me met alors sur la piste de l’ONG japonaise Peace Boat, dont le navire délivre déjà un message pacifiste urbi et orbi au cours d’une circumnavigation planétaire.

Le Pacific World de l'ONG Peace Boat a été construit en 1995 au chantier italien Fincantieri.

La naissance de l’ONG Peace Boat mérite d’être évoquée. En 1983, un groupe d’étudiants japonais critique vivement le pouvoir politique qui, depuis 1945, n’a jamais émis la moindre excuse pour les crimes de guerre commis en Corée, en Chine, aux Philippines. Ils vont alors affréter un paquebot, le Topaz, pour réaliser une tournée asiatique et affirmer leur pacifisme et leur refus de l’arme nucléaire. Une « réponse créative », disent-ils, face à un gouvernement autiste. En 2023, l’ONG est plus solide que jamais et les paquebots qu’elle affrète n’ont cessé de voir leur tonnage augmenter. J’embarque donc pour cent dix jours et le cent seizième voyage entre Yokohama et Yokohama, seul passager européen parmi des compagnons de route venus du Japon, de Chine, Hong Kong, Taïwan, Singapour, de Corée ou de Malaisie.

On apprend à danser le cha-cha-cha ou le jitterbug

Dès le départ, le ton militant est donné avec Shinsaku Nohira, conférencier maison, qui va vivement critiquer l’existence et l’agrandissement de bases militaires américaines au Japon. Il n’évoque pas du tout le contexte régional. Paradoxe au moment où les tensions s’aiguisent avec la Chine et la Corée du Nord ? Particularité de l’embarquement, chacun peut s’il le souhaite faire profiter les autres de son savoir ou de son savoir-faire. « Nous avons supprimé le casino et les machines à sous parce que nous pensons qu’ils ne servent pas à rapprocher les gens », explique le directeur adjoint de la croisière, Rémy Millot, un Français de Tokyo. Au lieu de s’adonner à des jeux d’argent, on apprend à danser le cha-cha-cha ou le jitterbug, on écoute une conférence sur le sort des indiens Mapuches en Argentine, on apprend l’aquarelle ou la calligraphie, le japonais, l’anglais ou le français. On peut aussi essayer de copier les gestes des professeurs de tai chi et ça n’est pas si simple ! Je suis venu avec beaucoup de curiosité à l’égard de ce minuscule monde flottant. Je ne suis pas déçu.

La danse est un loisir pris très au sérieux par de nombreux passagers qui s'y adonnent avec ferveur.

Ignorer la langue des mangas, c’est mon cas, n’est pas un problème. Une centaine de jeunes traducteurs, interprètes (en japonais, chinois, coréen et anglais) ou spécialistes de l’audiovisuel, paient leur voyage en utilisant leurs compétences. Certains cumulent les talents de linguistes avec ceux de musiciens et de danseurs. Ces communication coordinators, jeunes professionnels ou étudiants en année de césure, tendent à rajeunir l’âge moyen des passagers. Des passagers disciplinés qui, comme ils le feraient chez eux, arrivent à l’heure et applaudissent sagement les conférenciers, avant et après la conférence.

Le Pacific World met d’abord le cap sur Hawaï. Noël est fêté dignement à Honolulu mais le héros de la fête n’a rien de religieux. C’est le père Noël qui nous invite à consommer davantage. À Honolulu, les Japonais rencontrent des nikei, descendants de migrants nippons. Ce qui n’existe certainement pas lors d’une croisière ordinaire, ce sont les « réunions de restitution » qui ont lieu après certaines excursions, où le nombre de places est limité. Elles sont menées par les excursionnistes eux-mêmes à l’intention des passagers qui n’ont pas pu les accompagner. Il est beaucoup question de minorités ethniques et de relations internationales au cours du voyage.

À Papeete, pas de conférence sur le statut actuel ou futur de la Polynésie française mais le commandant letton, Kaspars Jansons, fait hisser le drapeau du territoire en guise de pavillon de courtoisie. Nous y sommes rejoints par Enrique Icka, un musicien et militant culturel pascuan. Peace Boat a la bonne idée de faire intervenir des spécialistes, souvent des artistes et parfois des Japonais vivant dans le prochain pays d’escale. L’ONG les désigne sous le nom de mizuan ou guest educators. Enrique raconte comment on vit aujourd’hui sur l’île de Pâques, qu’il préfère voir appelée Rapa Nui, son nom d’origine. Si les touristes représentent l’unique richesse de l’île, les Chiliens qui « migrent » du continent tendent à effacer les particularismes insulaires.

Le paquebot est un morceau de Japon qui navigue

Le paquebot bat le douteux pavillon du Panama ? Qu’à cela ne tienne, c’est un morceau du Japon qui navigue et, le 8 janvier, comme au pays, c’est l’undôkai, la fête d’une vingtaine de jeunes parmi les communication coordinators qui entrent dans l’âge adulte. Le commandant leur fera un beau discours axé sur leur responsabilité environnementale dans le monde à venir. Certains d’entre eux se réjouissent déjà de pouvoir fréquenter le bar.

Fête japonaise à bord. Les traductrices s’expriment en japonais, coréen, chinois et anglais sur le paquebot fréquenté en majorité par une clientèle asiatique.

Le 15 janvier, le Japon revient avec le seijin nohi, la journée du sport, une institution nationale. La journée va en fait durer une semaine. Le pont supérieur est envahi par quatre équipes, toutes nationalités confondues, s’affrontant dans des tirs à la corde, courses de relais, lancers de ballons, etc. Le nouvel an lunaire, c’est plutôt l’affaire des Chinois qui vont célébrer l’année du dragon avec force monstres en papier et alcool de riz. La fête traditionnelle japonaise du Bon Odori reprend le dessus lorsque des couples en kimono et yukatas forment une gigantesque ronde en respectant les pas de danse de façon stricte. J’imagine mal les passagers d’un paquebot de la compagnie Ponant dansant tous ensemble un rigodon… Fêtes et événements se succèdent. Le 8 mars, les passagères sont invitées à célébrer la Journée internationale des droits des femmes. Ce qui se traduit par des prises de parole, un sondage (pas très scientifique) sur les tâches ménagères, des slogans affichés dans les espaces publics. Glané au passage : « Happy wife, happy life »…

À Callao, un Japonais rentre à bord le crâne en sang. « Le voyage vous fait et vous défait », assurait l’écrivain suisse Nicolas Bouvier. Le croisiériste est une proie facile lors de certaines escales, même si le bord invite à sortir groupés. Excursionner avec des étrangers, par ailleurs, aide à relativiser ses propres impressions. Vous estimez que le « village touristique » au pied du Machu Picchu est une horreur absolue… ce n’est pas du tout l’avis d’une Japonaise qui vous regarde avec des yeux étonnés.

Sur le pont-promenade, les passagers font du sport. Trois tours de navire équivalent à un mille marin (1 852 mètres).

« Rythme de croisière » convient bien pour évoquer les activités et les routines que chaque passager se crée en mer mille après mille. Le matin, ils sont nombreux à pratiquer la gym, le tai chi ou la danse. Plusieurs soirées de gala sont données lors desquelles les passagers prouvent à quel point ils ont été assidus aux répétitions. Les rares utilisateurs de la piscine, très prudents, portent des combinaisons pour ne pas abîmer leur peau. En matière d’activités physiques, le pont 7, celui des embarcations, présente l’avantage d’offrir un plancher en bois, apte à la marche ; et, contrairement aux idées reçues, il est possible de perdre du poids lors d’une croisière. Sans que cela ne dérange qui que ce soit, certains passagers – et pas forcément les plus âgés – s’endorment là où ils se trouvent, fauteuils des salons, banquettes des coursives… et même sur les sièges des salles de conférence.

Beaucoup de choses sont omoshiroï sur ce navire

Lors du cours de japonais, l’Européen surpris apprend, entre autres, que le mot omoshiroï veut dire à la fois « drôle » et « intéressant ». Faire des photos d’albatros ou de baleines, lier connaissance au bar, contempler les étoiles les soirs où le commandant décide d’éteindre toutes les lumières du pont supérieur, lire le journal du bord, écrire son propre journal de bord, écrire à ses proches, préparer la prochaine escale ou sa propre conférence sur le thème « ma vie, mon œuvre »… beaucoup de choses sont omoshiroï sur ce navire.

Valparaiso est triste et gris, le détroit de Magellan, froid et somptueux. Dit-on glacier Pio XI ou glacier Brüggen ? Le paquebot nous conduit, en tout cas, près de ce glacier qui est l’un des rares au monde à augmenter de volume. Binka Le Breton, autre mizuan, une écologiste américaine qui préserve la forêt primaire au Brésil, est montée à bord pour expliquer son activité. C’est passionnant, mais elle reconnaît ne pas avoir évalué l’empreinte carbone du Pacific World. Dommage. Peu de gens à bord semble s’en soucier et Tatsuya Yoshioka, sollicité, n’a répondu ni à cette question, ni à plusieurs autres. M. Yoshioka, confondateur de Peace Boat, assure toujours la destinée d’une ONG qui est aussi une entreprise commerciale à buts lucratifs…

Au fond des fjords chiliens, la découverte du glacier Pio XI mérite bien d'être immortalisée : c'est l'un des rares au monde dont le volume continue à augmenter.

Mais ne soyons pas chagrins. Le voyage réserve de bonnes surprises là où on ne les attend pas. À Montevideo, capitale de l’Uruguay, l’atmosphère est plus détendue qu’à Buenos Aires. Le hasard me fait passer devant la présidence de la République. Dans ce petit pays, le président Lacalle travaille dans un immeuble banal où deux huissiers et deux gardes républicains attendent les visiteurs derrière une simple porte vitrée. Une transparence a priori réjouissante dans une démocratie modèle.

Le Pacific World réalise trois circumnavigations par an, l’itinéraire étant fonction du climat. Le premier tour du monde profite de l’été austral, qui correspond à notre hiver, avec un départ en décembre. Il fait route au sud et franchit le détroit de Magellan, puis le cap de Bonne-Espérance, avant de remonter vers le nord-est. Les deux autres routes passent, pendant notre été, par le Pacifique nord, Panama, l’Atlantique nord, la Scandinavie, la Méditerranée et le canal de Suez. D’une année sur l’autre, les escales sont quasiment identiques. Dans les premières années de l’ONG, Cuba et le Nicaragua ont été privilégiés mais ces pays ne figuraient plus dans le programme des derniers voyages. Le Havre et Marseille reçoivent régulièrement le navire. Le paquebot fait le plein de ses passagers à Kobe ou Yokohama.

Au Cap, les passagers ont déployé une banderole

L’escale à Rio coïncide avec le carnaval. Les cours de samba et les conférences nous rappellent l’importance de cette musique dans la vie carioca. Embarquée peu après à Salvador de Bahia, Natsuno Shinagawa, l’une des responsables du parc naturel des Virunga en République démocratique du Congo, parle avec passion de la géopolitique de cette région du Kivu, très convoitée par le Rwanda et des groupes miniers étrangers. Voyageuse intrépide, nomade digitale, la jeune Japonaise raconte volontiers, et dans un français parfait, ses études à Oxford et ses dix années d’expériences africaines.

Au Cap, les matelots ont déployé une immense banderole où l’on peut lire en grosses lettres : « Stop killing Gaza. » Est-ce du goût de tous les passagers ? On ne leur a pas demandé leur avis. Le choix du Cap pour cette opération n’est pas dû au hasard : l’Afrique du Sud se souvient du soutien passé d’Israël au régime d’apartheid et défend vigoureusement la cause palestinienne. À Toliara (Tuléar), au sud de Madagascar, c’est la découverte concrète de la pauvreté sans même quitter le bord. Faute de port en eau profonde, le paquebot mouille sur le lagon. Des piroguiers et leurs enfants viennent au ras de la coque réclamer ce que l’on veut bien leur donner, voire tenter de vendre – sans succès – des carapaces de tortues. Dans l’arrière-pays, d’autres enfants courent après les bus des excursionnistes en demandant de l’eau. En Europe, on commence à repousser les croisiéristes ; à Tuléar, on les attend avec espoir, à défaut de sympathie.

À Tuléar (Madagascar), sur la lagune, les jeunes viennent vendre des carapaces de tortue.

Si les piroguiers malgaches connaissent peu de succès, le groupe de percussionnistes de l’ONG locale Bel Avenir suscite l’enthousiasme lors du spectacle qu’il donne à bord. Certains des passagers les plus militants et les plus curieux discutent avec l’Espagnol José Luis qui chapeaute l’ONG. Les jeunes Malgaches, eux, découvrent l’existence des ascenseurs et des kimonos. Peace Boat ne prévoit pas d’ouvrir ses conférences à un public extérieur puisque le navire se vide lors des escales. Des groupes venus d’ailleurs ont cependant pu naviguer sur des segments du voyage, comme les jeunes de l’orchestre symphonique municipal de Caracas ou des scientifiques sud-américains investis dans le programme onusien pnud, partenaire de Peace Boat. Accessoirement, les douaniers et les policiers des ports d’escale apprécient de prolonger leurs visites à bord…

Le bord fait preuve d'une discrétion extrême

On chante beaucoup et on joue beaucoup de musique sur le Pacific World. Soit des musiciens locaux montent à bord, soit des passagers sortent leurs kotos, sorte de luth japonais, ukulélés ou guitares classiques, et nostalgiques des Beatles, avec les excellents Taichi Tsukamoto et Sumio Hirata. On écoute aussi la sirupeuse musique de film de Paul Mauriat, enfoncé dans un fauteuil. Qui se souvient de Paul Mauriat ? Au Japon, il a des fan clubs.

L’escale sur l’île de la Réunion n’était pas prévue. Elle dure une heure, le temps de débarquer en pleine nuit un blessé ou un malade. Le bord fait preuve d’une discrétion extrême et bien rodée concernant les événements malheureux, notamment les décès. Cette discrétion a une conséquence : les rumeurs vont bon train, comme dans un village : « Untel a dit qu’il y a eu cinq morts depuis le départ. – Mais non, il y en a eu dix… » Personne n’en sait rien. Ce qui est sûr, c’est qu’un médecin veille sur les passagers et un autre sur l’équipage. J’imagine qu’un stock de cercueils se trouve à fond de cale, prêts à l’emploi. La photo de groupe des nonagénaires a été prise au tout début de la croisière. On ne sait jamais… À ce sujet, ai-je appris, les Japonais considèrent que mourir dans un environnement joyeux et dénué de soucis permet d’envisager un au-delà serein.

Le chœur des passagers, Sing of Happiness, chante dans le hall du paquebot devant un public intéressé.

Joyeux et serein, Percy Yip Tong l’est. Mauricien, producteur de musique et interprète de conférence, le mizuan Percy va nous éclairer sur la culture créole, le séga ou « blues de l’océan Indien », la défense des derniers marais salants de son île et les injustices commises par les Britanniques à l’encontre des habitants des îles Chagos. Il parlera aussi de l’échouement étrange du Wakashio, navire de commerce japonais immatriculé lui aussi à Panama, sur un lagon de Maurice et de la marée noire qui a suivi.

Le paquebot retrouve l’Asie à l’entrée du détroit de Malacca. Là, le problème des déchets plastiques saute aux yeux. Le trafic maritime et la pêche sont intenses sur ce bras de mer long et étroit qui sépare la Malaisie de l’Indonésie. Qui pollue ? Les populations riveraines ? Les navires de passage ? Pas le Pacific World dont on voit à chaque escale les marins évacuer des soutes des emballages compactés et d’autres déchets.

Ventilateurs à pales, atmosphère à la Conrad

Les colons britanniques ont quitté Penang, en Malaisie, mais ils ont laissé de beaux vestiges architecturaux. Moiteur de l’air, charme vieillot du Eastern & Oriental Hotel, « élégant et vénérable établissement qui compte parmi les meilleurs hôtels de l’Extrême-Orient », tel que le décrit Gavin Young dans C’est encore loin, la Chine ? Ventilateurs à pales, atmosphère à la Conrad. Penang est nettement plus humain que Singapour et sa richesse criarde, ses caméras de surveillance, ses panneaux d’interdiction – mâcher du chewing-gum dans les lieux publics peut vous coûter jusque 1 000 dollars locaux d’amende, soit 750 euros…

Les passagers malaisiens débarquent à Penang et les Singapouriens dans leur port-ville-État. La Chine n’est plus très loin. Ce pourrait être l’occasion de très intéressants débats sur la géopolitique régionale. Les sujets ne manquent pas. Il n’en sera rien. Les Chinois forment un gros bataillon de clients et il ne faut visiblement pas les agacer. À la place, Mo Bangfu, journaliste chinois vivant depuis longtemps au Japon, raconte son expérience et comment il voit les futures relations entre les deux pays. Tout est soft sur le Pacific World, y compris la sémantique doucereuse et commune au monde de la croisière pour laquelle un passager est un guest, un « invité ».

L’accueil à Shenzhen, en Chine, lorsque le navire accoste, dépasse tout ce que l’on a vu jusqu’à présent. Banderoles de bienvenue, danseurs d’un hip-hop local et de danses traditionnelles, formalités policières allégées. Shenzhen, ville des étonnements, où je croise dans la rue un robot à roulettes parlant – uniquement – chinois qui surveille un immeuble…

Encore quelques photos, prises à Kobé, au Japon, lors de l'avant-dernière escale.

Jeudi 14 mars. La fin du voyage approche. Les jeunes communication coordinators, toutes nationalités mêlées, vont donner un spectacle confondant de joie de vivre et de drôlerie. Le voyage a-t-il rempli le rôle que Rémy Millot anticipait ? Non et oui. Si les Hong-Kongais ont préféré prendre leurs repas ensemble et à l’écart des Chinois, on se parle entre jeunes de nationalités différentes. Si la plupart des Chinois et des Japonais ne se parlent pas, c’est faute de langue commune. Reste que nombre de passagers ont apprécié ou se sont montrés curieux de tel ou tel aspect de la culture des autres. Seul Européen à bord, j’ai moi-même été un sujet de curiosité, interrogé à table ou dans les coursives : – « D’où venez-vous ? Pour quelles raisons êtes-vous venu ? Comment avez-vous connu Peace Boat ? »

Le voyage numéro 117 a quitté Yokohama le 13 avril 2024. Il avait à bord trois survivants de l’explosion nucléaire de Nagasaki et sept jeunes Ukrainiens. Tous parleront de ce que le nucléaire a fait ou pourrait faire à leurs pays. ◼

Encadrés

Un paquebot très classique

Construit en 1995 au chantier italien Fincantieri comme Sun Princess, Pacific World est conçu pour la compagnie américaine Princess Cruises. Long de 261 mètres pour 77 000 tonnes, c’est aujourd’hui un
« petit paquebot » si on le compare à l’Icon of the Seas, qui détient le record critiqué, mais provisoire, de taille et de tonnage : 364 mètres pour 248 000 tonnes. Il navigue à une allure économique entre 14 et 17 nœuds à l’heure. Dix ponts sur les quatorze du navire sont accessibles aux mille sept cents passagers, dont quatre presque entièrement dévolus à leurs cabines. Les ponts-promenades des liners transatlantiques d’autrefois ont disparu : ils sont remplacés par des balcons individuels. Les deux ponts supérieurs donnent accès aux espaces en plein air. La décoration intérieure a d’abord été imaginée pour le marché américain et ne donne pas dans la sobriété. Un atrium central plonge sur une hauteur de six ponts et vient rompre heureusement la monotonie des coursives rectilignes. Dans les ascenseurs, on cherchera vainement un pont 13… il n’y en a pas, alors que les passagers superstitieux, eux, existent !

Durant une vie bien remplie (comme en témoignent de nombreuses plaques offertes par les ports d’escale), le navire a successivement battu pavillon britannique, bahaméen et panaméen. Son suivi technique est assuré par la société de classification Lloyd’s Register. Depuis 1999, il a fait l’objet de cent vingt-huit inspections de sécurité et n’a été retenu au port, par les très tatillons Coast Guard américains, qu’une seule journée, ce qui est plutôt à mettre à son actif. L’équipage et les passagers sont d’ailleurs très régulièrement conviés à des exercices d’évacuation.

Autant l’organisateur des croisières sort des sentiers battus, autant le Pacific World est conforme aux normes architecturales et réglementaires en vigueur. ◼

Des croisières, mais pas seulement…

L’activité de l’ONG ne s’arrête pas à l’organisation de trois circumnavigations annuelles suivant des routes différentes. Dès 1995, elle vient en aide aux victimes du tremblement de terre de Kobe ; en décembre 2023, lorsqu’un séisme frappe la presqu’île de Noto, la générosité des passagers est sollicitée. L’organisation finance aussi un programme de déminage au Cambodge et a créé en 2011 le Peace Boat Disaster Relief (PBV) qui a notamment fourni de l’aide à l’Ukraine après l’agression russe. Très logiquement, Peace Boat apporte son soutien et assure la promotion de l’ambitieux programme des Nations unies, « 17 objectifs de développement durable » (ODD). Beaucoup de passagers assistent aux conférences liées à cette thématique. Peace Boat est aussi associé depuis 2015 à un projet onusien d’EcoShip, mais il n’en a – malheureusement – pas été question pendant le voyage. ◼

Une vingtaine de nationalités…

D’où viennent les marins à bord d’un paquebot qui se veut humaniste ? Des officiers ukrainiens et indiens qui cultivent l’entre-soi, des matelots indiens, un personnel hôtelier surtout indonésien… une vingtaine de nationalités se côtoient à bord. Un garçon de cabine signe un contrat pour travailler onze heures par jour (7 h-14 h, puis 17 h-21 h), sept jours sur sept et huit mois d’affilée. Celui qui est affecté à ma coursive se réjouit d’avoir obtenu un second contrat consécutif au premier. Ils débarquent parfois un après-midi lors des escales et se précipitent alors vers le Wi-Fi gratuit des terminaux de croisières. Rien de très différent avec ce qui se passe sur les compagnies de « gros porteurs » tels MSC ou Costa.

Preebam, un serveur qui a travaillé sur de très gros paquebots assure
qu’« ici, c’est mieux parce que c’est plus petit ». Chwang Leh-Chi, passagère taïwanaise, s’esclaffe quand on lui parle des conditions de travail du personnel hôtelier. « Ha, ça, ce sont bien des questions d’Européens ! Ici, ils gagnent deux fois plus que chez eux. » Soit 1 200 dollars (3,51 euros de l’heure) nets par mois, sans retraite ni sécurité sociale, pour un garçon de cabine. Les pourboires obligatoires, payés avant le voyage (parce que les Japonais ignorent cette pratique), pourraient bien entrer dans ce montant, rendant la main-d’œuvre encore plus intéressante pour l’opérateur singapourien du paquebot, Integrated Maritime Group, qui ne répond pas davantage aux questions qui lui sont posées que l’armateur, Peace Boat. ◼

Qui voyage et pourquoi ?

Les raisons qui poussent à voyager sur le paquebot de Peace Boat sont très diverses. Les passagers chinois ne disposent pas (encore) de compagnies maritimes assurant un tour du monde. Les Japonais cèdent à la curiosité et à un marketing assez bien rodé dans leur pays. Mun Kigwan, un Coréen, explique que, jeune homme, il a navigué dans le détroit de Magellan et s’est promis d’y amener un jour sa femme ; il réalise donc son rêve avec Madame. Kanchan Kanwar, Singapourienne, a perdu son travail de directrice d’hôtel à la suite de la Covid-19, et a décidé de faire une pause avant de retrouver un emploi. Un agent de voyage tokyoïte en retraite estime que Peace Boat « n’est pas cher [ça se discute], ses passagers sont sympathiques et pas snobs [c’est vrai]. » Certains aiment tellement ces voyages autour du monde qu’ils en ont réalisé deux ou trois.

On peut aussi voyager en famille comme les Kinoshita : Shoji, le grand-père, Mariko, la grand-mère, Kayoko, la fille, et le petit-fils, Ayumu, célèbrent à bord le départ en retraite de Shoji. J’ai aussi entendu parler d’un grand-père chinois qui, sa femme ne voulant pas l’accompagner, s’est vu imposer par la famille la compagnie d’un petit-fils. Plus triste est l’histoire de cette jeune Chinoise travaillant à Tokyo : victime d’un burn out sévère, son patron lui a offert le voyage en guise de dérivatif, et de bonne conscience pour lui. À quelques jours d’atteindre Yokohama, la jeune femme hésitait encore sur un éventuel retour dans l’entreprise et le bienvenu permis de résident que cela induirait.

Shingo et Anna avaient une très bonne raison d’embarquer : ils se sont mariés très officiellement à bord le 14 février. Le commandant assure la charge d’officier d’état-civil… pas seulement dans les séries télévisées américaines. ◼